Numéro 1 spécial

RECERC nº1 spécial – 2017

La coopération transfrontalière en Europe : au-delà des cicatrices de l’Histoire

Cross-border Cooperation in Europe: Beyond the Scars of History

 

Introduction

Martine Camiade, professeure en Etudes catalanes à l’Université de Perpignan

Birte Wassenberg, professeure en Histoire contemporaine à l’IEP de Strasbourg

Ce numéro spécial de RECERC, revue électronique de l’Institut Franco-catalan Transfrontalier est né des réflexions menées dans le cadre du réseau TEIN (Transfrontier Euro-Institut Network – Réseau Transfrontalier des Euro-Instituts ) sur la coopération transfrontalière mais aussi sur l’histoire des relations transfrontalières. Fondé en 2010, il rassemble 13 partenaires provenant de neuf régions frontalières de France, d’Allemagne, de Suisse, d’Autriche, d’Italie, de Slovénie, de Pologne, de République tchèque, de Danemark, de Belgique, d’Espagne, des Antilles françaises, du Royaume-Uni et d’Irlande. La particularité du TEIN est qu’il est composé d’unités de formation et de recherche universitaires ainsi que d’instituts de recherche et de centres de formation destinés à l’activité pratique de la coopération transfrontalière en Europe.

Les membres impliqués dans le TEIN sont de véritables acteurs au sein de cette coopération transfrontalière. Leur travail comprend la formation et l’aide en matière de transfrontalier et la gestion de projets transfrontaliers. Il consiste aussi à proposer de l’accompagnement, des formations et des conseils pour les acteurs transfrontaliers et à mener des recherches sur la coopération transfrontalière. En ce sens le TEIN peut être considéré comme représentant une véritable approche «bottom up», c’est-à-dire une approche ascendante.

Le principe de base de la coopération transfrontalière est de mettre en place dans les territoires frontaliers des espaces liés afin de trouver des solutions communes à des problèmes similaires. Cette coopération montre le besoin d’assurer la pérennité des identités de ces espaces transfrontaliers, mais aussi la nécessité de faire bénéficier le processus de l’intégration européenne du propre dynamisme des collectivités territoriales situées de part et d’autre d’une frontière, qui tentent de développer ensemble un réel partenariat, une véritable synergie et une solidarité entière, à l’image de ce que devrait constituer une Europe unie et diverse à partir des régions.

Cependant, c’est le sceau de l’histoire qui marque la spécificité et l’originalité des espaces frontaliers. Ils se sont vus confier au cours du temps, des fonctions non plus militaires, mais de plus en plus sectorielles. Certaines régions frontalières ont basculé au gré des événements historiques dans tel ou tel territoire national en conservant dans leurs structures des particularités notables résultant de  l’instabilité du tracé frontalier et par là même différentes des régions intérieures. Cette histoire et ces structures singulières ont modelé des comportements originaux vis-à-vis de la frontière et des espaces frontaliers dans la plupart des anciennes et nouvelles régions frontalières de l’Europe centrale et orientale comme de l’Europe occidentale et ce qui rend complexe et spécifique le problème frontalier partout en Europe.

Chaque région frontalière a ses particularités. Certains espaces frontaliers pour des raisons soit religieuses, économiques, culturelles, politiques véhiculent plus la notion de différence que la notion de ressemblance dans les représentations mentales de leurs habitants, d’où les difficultés d’approcher des espaces transfrontalières.

Ce numéro spécial de RECERC rend compte de ces facteurs et marqueurs historiques, de l’évolution de la coopération transfrontalière. Le titre « La coopération transfrontalière en Europe : au-delà des cicatrices de l’Histoire » fait référence à l’objet clé de notre étude : la frontière. Au début des années 1970, c’est Alfred Mozer, député socialiste en Allemagne, l’un des acteurs pionniers de la coopération transfrontalière dans l’espace germano-néerlandais de l’Euregio à Gronau, qui se réfère à la frontière en Europe comme cicatrice de l’Histoire et qui désigne la coopération transfrontalière comme solution pour « guérir cette cicatrice ».  En focalisant sur cette dimension de la frontière, l’approche de la coopération transfrontalière peut en effet acquérir une profondeur historique inédite, mais nécessaire afin de comprendre les conflits et coopérations dans les régions frontalières européennes. De par une telle approche historique, il est également possible de mettre l’accent sur les points communs entre la coopération transfrontalière et le processus d’intégration européenne, à savoir l’objectif de surmonter les frontières en Europe pour maintenir la paix. Rapprocher les populations frontalières signifie soutenir la réconciliation européenne,  une étape indispensable après 1945 pour établir les conditions nécessaires à la fois pour une coopération au-delà des frontières et pour la construction européenne. La coopération transfrontalière est ainsi un processus « bottum-up » qui complète celui, « top-down » des pères fondateurs de la Communauté économique européenne (CEE).

Les articles de cette édition spéciale sont divisés en trois parties, chacune tenant compte d’un aspect particulier de ce processus « bottum-up » de la coopération transfrontalière. La première partie se penche ainsi plus spécifiquement sur la notion de la frontière comme « cicatrice de l’Histoire » et la fonction de la coopération transfrontalière comme contribuant à la réconciliation des peuples européens.  Jean Peyrony, dans son article sur « La catastrophe de 1914/1918 : un ‘sacrifice inutile’. L’Etat-nation et ses frontières »  nous donne d’emblée une clé d’entrée pour appréhender les frontières mentales qui existent toujours entre les nations européennes et qui sont entretenues par la façon dont mémoire de la Grande Guerre est  célébrée en Europe. La coopération transfrontalière et l’intégration européennes seraient ainsi entravées par la divergence persistante des récits nationaux des conflits passés. En prenant l’exemple de la commémoration, à l’opposé, de la Première Guerre mondiale en France et en Allemagne, il démontre comment la frontière cicatrice de l’Histoire persiste et il plaide pour une approche commune de l’histoire européenne, une approche qui rend hommage au mémoire de la paix afin d’estomper ces frontières et faciliter ainsi la coopération au-delà. Deux cas d’études suivent pour illustrer ensuite comment le processus de coopération transfrontalière a contribué à surmonter la frontière comme symbole de conflit et de douleur et à faciliter ainsi la réconciliation des peuples européens. Birte Wassenberg, dans « La frontière, objet d’intégration ou cicatrice de l’Histoire ? L’étude du cas de l’espace du Rhin supérieur », montre que la coopération transfrontalière franco-germano-suisse  a été initiée dans les années 1960 avec l’objectif de transformer la frontière comme lieu de séparation en un modèle de réconciliation de coopération voire d’intégration.  La Regio Basiliensis, association transfrontalière créée à Bâle en 1963, la même année de la signature du Traité d’Elysée entre la France et l’Allemagne, est une belle illustration de la fonction complémentaire des processus de réconciliation « bottum-up » et « top-down ». Dans son article « La frontière, objet d’intégration ou cicatrice de l’Histoire ? L’étude du cas de l’espace catalan transfrontalier », Martine Camiade analyse ensuite la frontière des Pyrénées comme objet de conflits lors de la guerre civile d’Espagne et de la Deuxième Guerre mondiale. Elle démontre comment, de par la coopération transfrontalière dans l’espace catalan, cette frontière a été progressivement apaisée et est devenue le lieu d’affirmation d’une culture régionale commune. Sur cette frontière franco-espagnole existe un petit état qu’est l’Andorre, de culture catalane mais avec une histoire qui lui est propre et particulière. Claudine Tarrene nous révèle le rôle joué par les femmes dans les relations internationales.

La deuxième partie de la revue spéciale est consacrée à l’examen des questions identitaires dans les régions frontalières. En prenant l’exemple de la coopération franco-allemande dans l’espace du Rhin supérieur, Hannes Käckmeister fait ainsi une étude sociologique sur ce qui signifie être allemand ou être français dans une région frontalière, où la mobilité est grande. Son article « Dépasser les frontières de l’enfance – La coopération transfrontalière à l’exemple d’un groupe d’experts franco-allemand » choisit l’exemple d’un groupe binational de professionnels de la protection de l’enfance à la frontière Kehl/Strasbourg pour examiner comment les enfants de couples mixtes en situation difficile (suite à un divorce par exemple) sont pris en charge par les administrations locales des deux côtés de la frontière. Il analyse surtout quelles sont les « frontières » culturelles, politiques et mentales qui existent dans la gestion de cette problématique transfrontalière. De son côté, Anthony Soares, dans « Cooperation, Identity and Brexit at the Irish Border » traite d’un problème identitaire plus politique résultant du conflit en Irlande du Nord. Alors que la coopération transfrontalière à la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande a contribué à apaiser ce conflit et à réconcilier les populations frontalières, la décision du Brexit risque de faire remonter à la surface le dilemme identitaire d’une population Nord-irlandaise tiraillée entre les affiliations anglaise et irlandaise. Réintroduisant une frontière politique de l’Union européenne (UE) entre l’Irlande du Nord et l’Irlande, le Brexit peut non seulement créer de nouveaux obstacles à la coopération transfrontalière, mais aussi recreuser le fossé intracommunautaire dans une région encore traumatisée par le conflit violent du passé.

Dans la troisième partie de la revue, c’est la pratique de la coopération transfrontalière qui se trouve au cœur de l’analyse. Les articles traitent des approches et solutions possibles pour faciliter une coopération sans obstacles administratifs, politiques ou interculturels. Joachim Beck, dans « Cross-border cooperation and the challenge of transnational institution-building – the example of the European Grouping of Territorial Cooperation (EGTS) » propose l’outil juridique communautaire du Groupement européen de coopération territoriale (GECT) comme une possibilité pour créer un cadre administratif transfrontalier commun. Cet outil serait approprié pour trouver des solutions aux problèmes institutionnels qui se posent toujours dans un contexte marqué par la persistance des frontières nationales administratives. De son côté, Peter Ulrich fait un plaidoyer pour accroitre la participation des citoyens dans les espaces transfrontaliers. Dépasser la frontière politique et créer un sentiment d’appartenance à un espace politique partagé passerait nécessairement par l’invention d’une  « démocratie transfrontalière ».  Son article « Can EU cross-border governance be democratic? Some theoretical thoughts on citizen’s participation in the European Union »  évalue  la politique régionale européenne dans les territoires transfrontaliers d’un point de vue théorique, en analysant la possibilité pour des forums citoyens d’influer les choix politiques des programmes opérationnels Interreg sur place. Sa conclusion n’est pas optimiste : il ne voit pas beaucoup de place concédée aux citoyens pour pouvoir participer de manière active à la politique transfrontalière qui est encadrée par les des structures immuables de gestion administrative transfrontalière.  Marek  Olszewski et Hynek Böhm arrivent à une conclusion plus positive lorsqu’ils analysent l’apport des micro-projets à une coopération transfrontalière proche des citoyens.  Leur article « Microprojects as an efficient cross-border cooperation tool- Example from euroregion Tesin/Cieszyn Silesia in 2007-2013 »  montre que l’outil spécifique des micro-projets, à l’intérieur des programmes Interreg, permet de réaliser des projets transfrontaliers initiés par des petits porteurs de projets, souvent des associations de citoyens, qui peuvent ainsi participer activement à la coopération transfrontalière. Cette micro-coopération contribue également à surmonter les frontières interculturelles qui persistent et permettent ainsi de consolider le processus de réconciliation et d’intégration transfrontalière. Enfin, Anne Thevenet, dans son article « De la nécessité de l’accompagnement des acteurs de la coopération transfrontalière –expériences du Rhin supérieur »- montre comment, de par le développement d’une boîte à outil sur la formation au transfrontalier, les acteurs dans les régions transfrontalières peuvent être accompagnés dans leur démarche pour surmonter la frontière et réaliser des projets communs. Cet accompagnement doit nécessairement prendre en compte des données de communication et de gestion interculturelle à considérer dans le contexte spécifique des territoires transfrontaliers. A l’exemple de l’espace du Rhin supérieur est démontré qu’il est tout à fait possible de soutenir le processus de réconciliation, de coopération voir d’intégration transfrontalière et ainsi d’aider à guérir les frontières « cicatrices de l’Histoire ».

Introduction en anglais

Introduction en catalan

Sommaire

La coopération transfrontalière en Europe : au-delà des cicatrices de l’Histoire

Cross-border Cooperation in Europe: Beyond the Scars of History

 

– Les articles

Article 1 : Jean Peyrony, La catastrophe de 1914/1918: un « sacrifice inutile ».  L’Etat-nation et ses frontières.

Résumé

Article 2 : Birte Wassenberg, La frontière, objet d’intégration ou cicatrice de l’Histoire ? L’étude du cas de l’espace du Rhin supérieur.

Résumé

Article 3 : Martine Camiade, La frontière, objet d’intégration ou cicatrice de l’Histoire ? L’étude du cas de l’Espace Catalan Transfrontalier.

Résumé

Article 4 : Hannes Käckmeister, Dépasser les frontières en protection de l’enfance – La coopération transfrontalière à l’exemple d’un groupe d’experts franco-allemand

Résumé

Article 5: Antoni Soares, Cooperation, Identity and Brexit at the Irish Border.

Résumé

Article 6 : Joachim Beck, Cross-border cooperation and the challenge of transnational institution-building – the example of the European Grouping of Territorial Cooperation (EGTC).

Résumé

Article 7 : Peter Ulrich, Can EU cross-border governance be democratic? Some theoretical thoughts on citizen´s participation in the European Union.

Résumé

Article 8 : Marek Olszewski – Hynek BÖhm, Microprojects as an efficient cross-border co-operation tool- Example from euroregion Tesin/Cieszyn Silesia in 2007 – 2013.

Résumé

Article 9 : Anne Thevenet, De la nécessité de l’accompagnement des acteurs de la coopération transfrontalière – Expériences du Rhin supérieur.

Résumé

Article 10: Jordi Cicres, La representació de la frontera a la premsa escrita gironina (2014-2015).